De l'utilité d'une coopération historiens-acteurs



Cette étude a été proposée en mars 2003 pour revenir sur un point d’histoire : le rattachement de l’EPS à l’Education Nationale de 1981. Elle a croisé opportunément la tribune libre de Jacques Gleyse qui présentait aussi une interprétation de l’événement. Elle a donc été complétée en conséquence. Par ailleurs, Alain Becker répond, au titre du SNEP, aux autres affirmations de Jacques Gleyse.

L’HISTOIRE DU RATTACHEMENT DE L’EPS A L’EDUCATION NATIONALE

ou comment on écrit cette Histoire


Cet article a pour objet l’analyse critique de la partie de l’article de J-L Martin (Revue EPS, n° 298, décembre 2002) consacrée à cet évènement important de l’histoire de l’EPS. Il se réfère également aux pages de son livre traitant de la même question « La conquête de l’Education Nationale-1969-1981 » . Il se conclura par quelques hypothèses d’explication déjà esquissées dans mon article de la revue EPS n°299 et par une réflexion sur la méthode en histoire de l’EPS.

I - Un jugement d’historien ?
L’auteur a choisi d’aborder la question en traitant de l’attitude du SNEP à propos des Elections Présidentielles de mai 1981. Il qualifie de « ralliement tardif » l’appel à voter F. Mitterrand au second tour. Puis, après avoir écrit que la décision du rattachement du 28 mai « semble » couronner la tactique syndicale, il indique « Pourtant, mise en perspective historique, cette victoire s’apparente davantage à une exploitation opportuniste des circonstances, qu’au résultat d’une action souhaitée et mûrement construite ». Plus loin il estime qu’en critiquant depuis 1977 les positions socialistes « ...la direction du SNEP n’a, à l’évidence pas favorisé leur triomphe électoral…elle ne l’a pas non plus franchement anticipé. » puis il insiste à nouveau «Ce n’est que lorsque l’élection de Mitterrand est apparue gagnante que les dirigeants du SNEP se sont décidés à jouer cette carte », pour conclure « Aussi, la décision d’intégrer l’EPS doit-elle autant à l’action des membres de la commission des sports du PS qu’à cette inflexion de dernière heure de la stratégie syndicale » Ceci est explicité par la note 47 suivante : « Les témoignages se recoupent en effet qui soulignent le rôle joué en la circonstance par la commission des sports du PS et en particulier par son ancien rapporteur Jean Glavany . Devenu chef du cabinet de F. Mitterrand, il usa de cette position privilégiée pour favoriser l’inscription du rattachement des enseignants d’EPS au ministère de l’EN parmi les engagements électoraux du candidat socialiste et veilla ensuite à ce que cette mesure devienne réalité ».
On aura compris que, dans l’article, l’enjeu semble plutôt de contester l’éventuel mérite du SNEP (thèse également exposée dans le livre) quant à la décision du rattachement.
Pour cela, deux plans sont confondus délibérément : celui du positionnement du SNEP sur le terrain des élections politiques et celui de ses initiatives pour défendre la revendication d’intégration. L’auteur postule que la revendication d’intégration va dépendre du positionnement politique .
Mais avant de revenir en détail sur ces deux plans donnons en introduction la parole à un témoin peu contestable, J. Glavany lui-même :

Dans le livre paru fin 1981 « Sport et Socialisme -Jean Glavany,- Entretiens avec Dominique Duvauchelle »( Ed.Albatros), on peut lire, page 51 :
« D.D - les enseignants d’EPS dépendaient du Ministére de la Jeunesse , des Sports et des Loisirs. Pourquoi dépendent-ils désormais du Ministère de l’éducation ?
J.G - C’est le fruit d’une vieille revendication de l’ensemble des organisations syndicales, mais aussi des partis de gauche puisque c’était une des propositions les plus concrètes du programme commun dans ce domaine ».
L’essentiel est dit, simplement et honnêtement .
Précisons que depuis 1969, le SNEP a été la principale organisation syndicale concernée à s’exprimer régulièrement sur ce point et à intervenir auprès des partis de gauche.
Pourquoi J. Glavany – animateur du sport universitaire, plusieurs fois rencontré par le SNEP avant et après mai 1981 – aurait-il joué ce rôle de relais politique s’il n’avait pas été convaincu du caractère incontournable de la revendication, vis à vis de la communauté « EPS » et au delà ? Pourtant, dans la commission Sport-Loisirs du PS, il y avait débat entre une tradition « Jeunesse et Sports » et les principes de plusieurs professeurs d’EPS ayant été syndiqués au SNEP (Leblanc, Graillot, Perrault).
La question se pose : comment cette conviction s’est-elle construite et comment est-elle devenue opérationnelle ?
Notre hypothèse, c’est que deux données se sont croisées en mai 1981, d’une part, une revendication présentée avec force et depuis longtemps, d’autre part une conjoncture politique favorable et souhaitée. Et, puisque c’est le rôle du SNEP qui semble faire débat il faut reprendre les deux chronologies de ses interventions sur chacun des deux plans : le positionnement face aux échéances politiques, la défense de la revendication tout cela pour bien comprendre comment les choses se sont nouées.
Du même coup, il sera répondu à la thèse différente de J.Gleyse exprimée dans sa tribune ainsi que dans un précédent livre, selon laquelle le SNEP ne souhaitait pas le rattachement par crainte de disparaître.

II - Deux chronologies parallèles pour les deux causes du rattachement
• Chronologie des prises de positions du SNEP sur le terrain politique avec commentaire critique de la version J-L Martin
- 1972 - Soutien au programme commun de la gauche parce qu’il répond aux demandes syndicales
- 1973 - Législatives : soutien global aux candidats du programme commun
- 1974 - Présidentielles : soutien au candidat du programme commun, François Mitterrand
- 1977 - Débat syndical interne sur les moyens du changement social dans le contexte de la division PC/PS
- 1978 - Législatives : appel « Choisir pour l’EPS » signé des 12 membres du secrétariat national, aux partis de gauche pour qu’ils réalisent leur accord. Ceci, sans consigne de vote (bulletin 108, mars 1978)
- 1980 - Le projet de texte d’orientation pour le congrès pose le problème du rôle autonome du syndicalisme sur la question du changement social ( bulletin 158, novembre 1980). Le congrès de janvier 1981 vote un texte sur les prochaines Présidentielles qui prend ses distances avec le politique en tirant les leçons de l’échec de 1978 et qui renouvelle son souhait d’une entente des partis de gauche (bulletin 163,février 1981)
- Mars1981 - Dans un éditorial daté du 18 mars (bulletin 166) principalement consacré au succès d’une grève du 6 mars contre la politique Soisson de l’EPS, il est écrit à propos de l’échéance présidentielle prochaine: « Nos exigences sur la nécessité de l’action et sur les conditions de l’unité sont du même ordre que nos exigences sur les conditions du changement économique et social. C’est dans ce sens que notre dernier congrès a appelé chacun à réfléchir en soulignant qu’un véritable changement ne serait guère crédible sans un vaste mouvement de luttes revendicatives, sans une volonté commune de sortir réellement de la crise voulue par les nantis des temps modernes et sans un accord solide pour mettre en œuvre une telle politique nouvelle par les forces représentatives des travailleurs démocratiquement associés »
Ces lignes sont étonnamment jugées par J-L Martin comme « une condamnation à peine voilée des tentations réformistes dont il (le SNEP) suspecte le PS » Ceci après avoir affirmé que le SNEP aurait condamné à plusieurs reprises les positions politiques de F. Mitterand (quels textes ?) Avec ce même a priori et sans doute pour faire bonne mesure, J-L Martin prétend dans son livre que le SNEP « résiste à la tentation de soutenir ouvertement la candidature de Georges Marchais », ce qui est pure invention et de surcroît syndicalement invraisemblable. Cette spéculation reprise dans une première version de l’article d’EPS a été retirée dans la version définitive, mais ce retrait significatif a été compensé par le rajout de la surprenante note 48 qui prétend que le candidat du PC ne proposait pas le rattachement, ce qui aggraverait évidemment le cas du SNEP. La boucle serait ainsi bouclée, le SNEP aurait contesté le seul candidat proposant le rattachement et soutenu celui qui ne le demandait pas !
Hélas, cette construction est fondée sur trois « erreurs » de fait. Contrairement à ce qu’affirme J-L Martin : premièrement, le SNEP a bien renouvelé son appel pour un accord à gauche ; deuxièmement, il n’y eut aucune prise de position en faveur du candidat du PC ; troisièmement, il existe une déclaration du PC s’inscrivant explicitement dans les131 propositions de son candidat, publiée le 25-10-80 (Ecole et la Nation n° 315, février 1981) et se prononçant clairement pour le rattachement.
- 10 Avril 1981 - 2 pages spéciales du bulletin 167 du 10 avril « le SNEP et les Présidentielles », font un bilan sévère du précédent septennat, rappellent les revendications de la profession et après un constat du désaccord à gauche, indiquent : « Le SNEP ne peut que souhaiter que les partis de gauche s’entendent sur cette base pour gouverner ensemble »
- 26 avril 1981 - Présidentielles,1er tour : F. Mitterrand, 25,84% ; V. Giscard d’Estaing, 28,31%
- 27 avril 1981 - Le secrétariat du courant Unité et Action FEN dont le SNEP fait partie, appelle dès le lundi à voter F. Mitterrand
- 28 avril 1981,16h - Appel du SNEP par voie de presse à voter F. Mitterrand avec rappel des principales revendications dont l’intégration. Cet appel du 28 est ensuite publié dans le bulletin du SNEP n°168, daté du 30. Or, dans son livre, J-L Martin se livre à une falsification qui n’est pas innocente en écrivant: « Le PC ne peut qu’appeler le 28 avril, le SNEP l’imite le 30 avril » Et sur sa lancée, il qualifie l’appel de « ralliement tardif » . Mais, un tel jugement de valeur suggère que le d’un ralliement aurait dû avoir lieu plus tôt Quand ? Cela ne pouvait être alors que pour le premier tour, ce qui est, là aussi, syndicalement inconcevable.
- 29 avril 1981 - Envoi de l’appel du SNEP à F. Mitterrand avec demande d’engagements publics sur l’EPS
- 6 mai 1981 - Publication dans l’Equipe des réponses de F. Mitterrand préparées avec le SNEP dont une très claire sur l’intégration
- 6 mai 1981 - Lettre de F. Mitterrand au SNEP confirmant les engagements publics.
- 10 Mai 1981 - F. Mitterrand est élu et va désigner P. Mauroy comme 1er ministre

• Chronologie des interventions sur le « rattachement »
-1969 - La nouvelle majorité du congrès du SNEP relance cette revendication qui fait l’unanimité du syndicalisme en EPS
-1970 - Les Assises Nationales de l’EPS et du Sport (40 organisations nationales) retiennent à l’initiative du SNEP la revendication du rattachement dans leur résolution finale. La FEN, le CNAL feront de même ensuite à plusieurs reprises.
-1972 - Le principe de cette intégration est clairement présent dans le Programme commun (p.77, p.82) comme l’avait bien compris J. Glavany et contrairement à ce qu’affirme la note n°35 de l’article de J-L Martin.
-1973 / 1974 - Ce principe va être rappelé par le SNEP, la FEN et réaffirmé par les partis de gauche à l’occasion des élections législatives de 1973 et des Présidentielles de 1974.
-1977 - Le SNEP publie sur 3 pages dans son bulletin n°100 (septembre 1977) et particulièrement à l’intention des partis signataires du programme commun, ses « propositions pour un changement démocratique pour l’EPS et le sport », ceci dans le contexte du débat sur l’actualisation du programme commun et dans la perspective des législatives de 1978. Le SNEP propose comme forme d’intégration spécifique « une structure adaptée» sous la forme d’une «Direction de l’EPS» regroupant les sept services existants. Cette proposition sera publiée à nouveau dans le bulletin 169 (18 mai 81)
Signalons que l’Ecole Emancipée au sein du SNEP et le SGEN s’opposaient à cette forme de l’intégration, ces courants étant plutôt partisans d’une intégration «totale» dans les structures et les corps existants en sous estimant les risques pour la discipline comme c’est le cas pour les disciplines artistiques
-1977 - La Revue EPS de novembre publie un dossier sur les positions des partis politiques qui confirment les engagements respectifs du PC et du PS pour le rattachement.
- 1978 - Par lettre à V. Giscard d’Estaing du 21 mars, au lendemain des législatives gagnées par la droite, le SNEP réclame - sans illusion mais prioritairement - l’intégration (bulletin 109)
- 1978 / 1979 / 1980 - Il faut mesurer que la lutte intense menée contre le plan Soisson et l’impopularité acquise par ce dernier a fait largement avancer dans l’opinion publique l’exigence du rattachement. Soulignons que L. Jospin député de Paris était venu, lors de la grande manifestation du 13 octobre, saluer la direction du SNEP en rappelant qu’il avait été pion à l’ENSEP et qu’il connaissait bien la sensibilité des professeurs d’EPS. Or en mai 1981, il est toujours 1er secrétaire du PS et intervient sur les choix gouvernementaux.
- 1981 - En Mars, un mois avant les Présidentielles, se tiennent les Elections Professionnelles des enseignants d’EPS : l’exigence du rattachement figure en bonne place dans la profession de foi du SNEP qui va être ratifiée par 8900 voix (78,35% ).( bulletin 165). Personne ne pouvait ignorer ce fait.
Tous ces éléments ont fait que la revendication ne pouvait pas ne pas figurer dans les propositions du PS qui se réfèrent aussi au programme commun. Elle est présente logiquement dans un projet de loi de 1980, puis dans les propositions du candidat Mitterrand grâce notamment au relais Glavany ( proposition 104), ce dont le SNEP était averti, contrairement à l’affirmation de J-L Martin.
- 26 Avril 1981 - 1er tour des présidentielles : F. Mitterrand en bonne position pour le second tour
- 28 Avril 1981 - Appel du SNEP à voter F. Mitterrand assorti d’exigences syndicales, dont l’intégration
- 29 avril 1981 - Lettre au candidat confirmant l’appel et demandant des engagements publics. Réunion au SNEP avec P. Bérégovoy et J. Glavany pour préparer les réponses du candidat sur l’EPS dans le journal l‘Equipe
- 6 mai 1981 - Publication dans l’Equipe de ce jour (bulletin SNEP 169 du 18 mai) des réponses de F. Mitterrand, dont l’engagement pour le rattachement.
Remarque importante : on peut avancer qu’un tel engagement décisif pour la suite pouvait être obtenu sans l’existence de la proposition 104, même si celle ci a facilité les choses.
- 10 mai 1981 - F. Mitterrand est élu.
- 11 mai 1981 - Lettre du SNEP au nouveau Président, axée sur le rattachement
- 18 / 22 mai 1981 - Entrevue à « l’Antenne Présidentielle » sur le contenu du décret d’attribution du ministre de l’EN
- 25 mai 1981 - 1er gouvernement P. Mauroy , Savary est ministre de l’EN, l’administration Jeunesse et Sports résiste à l’idée d’intégration
- 29 mai 1981 - Parution au Journal Officiel du décret du 28 mai relatif aux attributions du ministre, officialisant le rattachement. A notre demande, un conseiller spécial « EPS » sera nommé le 10 juin au Cabinet. Le service « EPS » sera, après négociations, créé par décret du 5 novembre 1981 avec une formule proche des propositions du SNEP.

III - Que nous apprennent ces deux chronologies ?
Il y a eu deux constantes compatibles.
D’une part, au plan politique il y a eu une constante syndicale de principe pour l’Union de la Gauche avec appel clair quand c’était possible (1973, 1974, 2ème tour de 1981) , et quand ce n’était pas possible, appel pour un accord sans consigne pour quiconque, assorti d’exigences prudentes sur le terrain économique et social (1978, 1er tour de 1981). Il est donc absurde de parler de «ralliement tardif» ou « d’inflexion de dernière heure de la stratégie syndicale» ou même d’estimer que le SNEP se réjouirait ensuite «sans pudeur» : l’appel pour F. Mitterrand ne pouvait syndicalement se faire plus vite .
D’autre part, concernant la revendication, il y a eu constante aussi dans la mise en avant bien élaborée de l’exigence du rattachement avec vérification permanente auprès des partis de gauche - dans l’hypothèse incertaine pour tout le monde d’un succès à gauche - donc une préparation assez bien construite en amont …à toutes fins utiles !
A l’inverse, selon J-L Martin, il y aurait eu l’incompatibilité imaginaire suivante : l’hostilité à F. Mitterrand aurait effacé la revendication maintenue par le seul PS, d’ou la construction politicienne hasardeuse évoquée précédemment ( « la boucle est bouclée ! »). Mais les deux chronologies s’inscrivent pourtant clairement en faux !
D’un autre coté, J. Gleyse considère que J-L Martin «explique les positions extrêmement troubles» du SNEP sur cette question, mais lui-même propose une autre hypothèse à ce refus de l’intégration : la crainte du SNEP de ne plus exister, conséquence «d’un CAPES qui aurait inéluctablement conduit à l’intégration dans le SNES ». L’hypothèse est totalement gratuite : à supposer un statut commun de certifié, opération lourde d’ailleurs et préalable à un CAPES-EPS, rien n’obligeait le SNEP à une telle fusion syndicale ( espérée peut-être au SGEN) et contrairement à ce que dit J. Gleyse, c’est ce qui ne s’est pas passé non plus avec l’agrégation, statut pourtant commun et revendiqué, puisqu’il y a, proportionnellement, plus d’agrégés au SNEP qu’au SNES .
Mais en plus la question ne se posait pas ainsi en mai 1981, les corps ne pouvaient être transférés que tels quels, professeurs d’EPS et professeurs-adjoints. Or, le statut des professeurs datait seulement du 4 août 1980 et, justement, le SNEP avait voté contre parce qu’il n’était pas calqué suffisamment sur le statut des certifiés et qu’il restait sous la tutelle JS( bulletins 137, 141,154 ).En mai 1981, l’enjeu était un statut « identique » aux certifiés mais permettant l’intégration des PA sans licence -moyen d’unification de tous les enseignants d’EPS - le maintien des missions pour le sport scolaire et pour le 1er degré. Ce statut particulier devenu « Education nationale » n’a d’ailleurs pas empêché de bénéficier des mesures communes de revalorisation de 1989 : hors-classe, concours internes. Donc, ne pas confondre, comme le SGEN du moment, au nom d’une « intégration totale », intégration spécifique et refus d’intégration. En tout cas, la suite a prouvé que pour le SNEP il n’y avait pas de raison d’avoir des doutes existentiels . J. Gleyse prétend dans son livre que la réticence du SNEP est vérifiable dans ses bulletins : lesquels ? La valorisation du rôle du SGEN n’autorise pas cette entorse à la vérité.

Deux conclusions :

• Sur les causes du rattachement.
La revendication portée de longue date principalement par le SNEP, mais aussi par le monde de l’EPS et beaucoup d’autres (FEN,CNAL,Parentsd’élèves, ect.) avait donc acquis une très grande force en soi et elle a effectivement croisé une conjoncture politique favorable. Sinon, la condition nécessaire, l’élection du candidat de la gauche ?, n’aurait pas été suffisante.
Chacun a donc joué son rôle, notamment le relais politique mais ce n’était que le relais comme J. Glavany lui-même l’a reconnu.
A contrario, constatons que le rattachement de l’enseignement agricole n’a pas eu lieu, faute sans doute d’avoir été suffisamment exigé par le milieu concerné.
Enfin, posons la question de savoir si une chance pour l’intégration n’a pas été manquée en1968 faute d’avoir été tentée ( c’était pourtant l’année de la loi d’orientation, point de départ des STAPS). C’est ce qu’avance de façon très argumentée J. Dumontaux dans le bulletin SNEP de février 1973.
Au passage, indiquons que le sous-titre du livre de J-L Martin pour la période 1969-1981 « La Conquête de l’Education Nationale » ne nous semble pas pertinent : ce n’est pas cette exigence qui a sous tendu cette période sous Comiti, Mazeaud, Soisson. Ce titre traduit une finalisation a posteriori à partir du point d’arrivée qui confirme la surestimation du facteur politique général et électoral. Si on imagine l’échec de F. Mitterrand, parlerait-on pour autant d’échec d’une tentative de conquête de l’EN ?

• Sur la « méthode » en histoire : du danger d’un a priori pesant, cause d’une reconstruction partisane
Ce croisement des deux logiques - la logique d’intervention syndicale sur le terrain politique, et celle de la revendication - c’est ce que n’a pas voulu comprendre J-L Martin prisonnier de son postulat (SNEP=PC) et plus préoccupé de contester le rôle du SNEP que de donner une explication historique sérieuse du rattachement. Procès d’intention ou intention de procès ?
Hélas, cette affaire du rattachement n’est qu’un cas significatif et édifiant car cette volonté démonstratrice traverse l’ensemble du livre et on pourrait multiplier les exemples, ce qui gâche d’ailleurs les apports réels de l’ouvrage. Mais il se trouve que cette intention est crûment révélée dans une première version de l’article de J-L Martin que la rédaction de la revue EPS m’avait fait transmettre pour information.
Après avoir écrit dans cet article :«Il conviendrait d’ailleurs de s’interroger sur la part que l’attitude du syndicat des professeurs, le mordant de son discours, sa culture du refus ou son engagement partisan ont pu prendre dans l’enchaînement de ces politiques de plus en plus inflexibles et de moins en moins concertées», l’auteur poursuivait «L’opposition résolue aux centres d’animation sportive (CAS) n’est-elle pas, par exemple, en 1973, directement à l’origine du projet ministériel de suppression du forfait de trois heures hebdomadaires inclus dans le service des enseignants pour animer l’association sportive de leur établissement ? La fin de non recevoir opposée aux services d’animation sportive (SAS) ou le revers électoral et, in fine, syndical de 1978 ne conduisent-ils pas, au moins pour partie, au drastique plan de relance de l’EPS ? Le refus de rechercher un compromis autorisant la mise en place d’une pratique physique optionnelle complémentaire, n’a-t-il pas, en définitive, sonné le glas des cinq heures hebdomadaires d’EPS en collège ou en lycée ? ». En somme, le SNEP serait responsable des principales régressions pour l’EPS.
Est-ce la conscience qu’il ne fallait peut-être pas trop en faire qui à conduit l’auteur au retrait de ces lignes révélatrices et à la note embarrassée n°51 qui promet une prochaine étude «appuyée sur des témoignages et des archives» ? On doute que cela soit suffisant. Dans le même ordre d’idées, on peut se demander si, dans l’étonnante présentation de son propre article, l’auteur qui proteste lourdement de son objectivité fait preuve d’inconscience ou révèle plutôt une mauvaise conscience certaine.
Mais comment prétendre être objectif quand on nourrit de telles intentions qui annoncent un véritable procès ? quand le véritable objet du livre semble plus une réécriture partisane de l’histoire du SNEP qu’une histoire de l’EPS comme si la place incontournable du SNEP ne pouvait être traitée sans déformation ? On a envie de répliquer : le SNEP ne mérite « ni cet excès d’honneur ,ni cette indignité ! »
Mais au delà même de cette dénaturation du rôle du SNEP c’est l’explication « politique » elle-même des événements qui est faussée, c’est le fond des politiques de l’EPS qui n’est pas ni compris ni expliqué ;
Peut-on à la décharge de J-L Martin, estimer qu’il a été influencé par le type d’approche déjà contestable inaugurée par Thibault ( «La face cachée de l’EPS») et par les orientations de Berstein, directeur de sa thèse et auteur d’une préface de son livre marquée par quelques affirmations assez scandaleuses, comme « l’absence de réflexion du syndicat sur les contenus » ou son « dédain pour les recherches scientifiques » !
Dernière remarque : J-L Martin, dans son livre utilise largement et habilement les témoignages. Plusieurs témoins nous ont fait part de leur réserves, notamment Joël Meillat, qui, après avoir indiqué qu’il n’a pu relire ses témoignages, a tenu à faire savoir par lettre au SNEP son désaccord global avec la thèse de l’auteur en donnant quelques exemples. A propos des CAS notamment, il conteste qu’à travers ses paroles, l’opposition du SNEP soit présentée comme exclusivement politique et il précise qu’il y avait bien là une orientation de déscolarisation de l’EPS. Enfin à propos justement du rattachement, il s’étonne de la remise en cause du rôle du SNEP.


AINSI VA L’HISTOIRE DE L’EPS ?
Peut-on rêver cependant d’une certaine éthique, de quelques règles déontologiques, d’une coopération de type nouveau entre acteurs et historiens ?Tout cela est soumis à la réflexion de la communauté des Historiens de l’EPS et de tous les formateurs

JACQUES ROUYER-12-11-03



COPIE DE LA LETTRE MANUSCRITE DE JOËL MEILLAT DU 5/06/03


« Joël Meillat à Jacques Rouyer

Tu as souhaité, compte tenu de notre travail commun à la direction du SNEP, connaître mon sentiment sur le livre de J-luc Martin et plus particulièrement sur l’utilisation des témoignages qui me sont attribués et qu’il ne m’a pas été possible de relire.
En préalable, je voudrais indiquer que je ne peux souscrire à la thèse générale de l’ouvrage à savoir, à savoir que le SNEP était inféodé au PCF et qu’il avait fondé sa stratégie sous la forme d’un combat politique au sens politicien du terme.
Prenons quelques exemples :
-à propos des CAS, p175, il y a eu en effet un réel débat au sein du syndicat et de la profession , mais il est faux de penser que notre opposition n’a été que politique, une chose était de se saisir de toutes les possibilités d’ouverture culturelle des contenus, autre chose était de cautionner une réelle politique de déscolarisation de l’EPS.
pourquoi , par ailleurs affirmer dans la préface que le syndicat n’avait que dédain pour les recherches scientifiques, au nom d’un anti-intellectualisme ? je peux affirmer, pour avoir assuré le suivi de ses questions, que le SNEP avait fait de « l’intégration universitaire » un de ses objectifs prioritaires et que ce dossier a d’ailleurs avancer de manière déterminante.
-pourquoi également remettre en cause ou minimiser le rôle du SNEP dans le rattachement à l’EN alors que cette revendication a toujours figuré comme une des priorités du syndicat et de la profession.
En résumé, il ne s’agit pas de remettre en cause tout le travail effectué par J- Luc Martin sur une période sans doute charnière de l’histoire de l’EPS, mais son approche m’apparaît réductrice dans la mesure où la dimension pédagogique et l’influence de la profession ne sont pas réellement pris en compte ; or la mise en place des districts ASSU et des stages FPC à partir de 1970 a profondément fait évoluer les pratiques et a « nourri » d’une certaine manière le combat syndical contre une politique qui refusait de répondre aux besoins e la société.
- Avec toute mon amitié. J.Meillat. »


Joël Meillat, secrétaire national du SNEP de 1975 à 1979 est un témoin privilégié, un des plus cité (7 fois) dans le livre, peut-être du fait ,mentionné dans le livre, de son engagement au PS en 1983

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