|
Chroniques des années
chaudes de l'EPS
N°1 - 1969 : Quelle rupture ?
Par Jacques ROUYER
PRÉSENTATION GÉNÉRALE
L'histoire de l'EPS est-elle pluraliste
? On peut en douter devant les questions parfois surprenantes de jeunes
collègues.
Que dire du discours dominant ?
D'abord un reproche majeur : les faits " politico-pédagogiques
" de l'EPS ne sont pratiquement jamais analysés comme les
produits d'un rapport de force complexe dans lequel la profession, non
homogène d'ailleurs, a joué, avec son principal syndicat
et des alliances diverses, un rôle important. Ces rapports de force
ont intégré à chaque moment particulier tous les
paramètres en présence : les politiques en cours, globales,
scolaires, sportives, les données syndicales générales
et spécifiques à l'EPS, et surtout les réalités
professionnelles et pédagogiques avec leur fond d'enjeux épistémologiques
et idéologiques (le débat EP/sport).
Au contraire, on trouve des histoires institutionnelles qui donnent une
chronologie des évènements sans véritable explication,
ou bien des histoires calées dans une sorte de " pensée
unique " pédagogique et idéologique qui consiste à
appliquer le faux schéma opposant " sportifs " et "
pédagogues". Cela conduit à une vision sclérosante
et tronquée des réalités professionnelles .
Car précisément, avec le SNEP, la profession a eu la capacité
à se battre EN MEME TEMPS sur les principes éducatifs et
démocratiques et pour un contenu fondé sur l'appropriation
critique des APSA. Ceci CONTRE une autre ligne " sportive "
: celle des politiques de déscolarisation, d'animation et d'élitisme.
C'est cette visée culturelle et humaniste qui a été
la base d'un large rassemblement unitaire et qui a donné un sens
à la trajectoire de la profession des années 60 jusqu'au
débat de 1995/2000 sur les programmes.
C'est pourquoi cette notion univoque de courant " sportif "
généralement utilisée avec une coloration politicienne
est une erreur aussi bien pédagogique que politique. Elle conduit
à rendre incompréhensible le combat constant contre les
politiques d'animation sportive comme contre le retour à une "
EPS de base ".
Comme personne ne prétend détenir la vérité,
nous proposons de vérifier ensemble ces hypothèses à
partir d'une chronique très simplifiée qui se tiendra sur
l'année et traitera de 10 dates remarquables de ses 30 dernières
années, 10 moments assez significatifs de l'histoire de l'EPS.
Une telle approche est mise en oeuvre de façon originale sous la
forme d'une exposition itinérante " L'EPS prend dates "
composée de 10 posters-couleurs et assortie d'un livret d'accompagnement.
Celle-ci est disponible pour toutes initiatives . Les dates retenues sont
les suivantes :
1969 : quelle rupture ?
1970 : les premières Assises Nationales de l'EPS et du Sport,
1972 : la bataille contre les CAS (centres d'animations sportives),
1975 : la campagne contre la loi Mazeaud,
1978 : une révolte professionnelle,
1981 : quelle intégration à l'EN ?
1983 : L'EPS dans la Rigueur,
1989 : l'EPS dans l'enjeu du second degré,
1994 : pourquoi les 4 heures 6ème ?
1995 : une rébellion pédagogique.
Rappelons sur ces évènements l'intérêt des
livres de Gérard Couturier " l'EPS face au sport " (1945-1995)
et de Marcel Berge " A nos marques " (1969-1982).
1969 : QUELLE RUPTURE ?
Une question mérite d'être
posée : l'histoire de l'EPS aurait-elle été la même
à partir de 1969 si le Syndicat représentant 90 % des professeurs
d'EPS n'avait pas changé de direction et d'orientation ?
Les faits : au congrès du SNEP à Nice en mai 1969 la liste
de la tendance " U et A " devient majoritaire.
Quid Unité et Action ? Un ensemble de militants aussi bien pédagogiques
que politiquement engagés, partisans d'un syndicalisme revendicatif
et combatif et en phase avec l'évolution des pratiques professionnelles.
La direction sortante (tendance UID) est désavouée. Quid
UID ? (Unité, Indépendance, Démocratie) : des militants
se réclamant de la majorité de la FEN, très attachés
à la reconnaissance de la profession, mais plutôt favorables
au compromis avec l'administration. II y a aussi une 3ème liste
dite " du Manifeste " qui fait 14% et qui regroupe momentanément
diverses radicalités pédagogiques et politiques...
C'est une triple rupture : pédagogique, syndicale et politique
vu les orientations ministérielles annoncées.
Rupture pédagogique :
La plupart des " Historiens de l'EPS " ignorent l'événement
ou en donnent une lecture politicienne: (thèse du noyautage communiste
selon J.Thibault repris par J.-L. Martin).
A l'inverse CM Prévost (dossier EPS n°15) cité par Guilhem
Veziers (DEA avec P. Arnaud et article sérieux sur l'action du
SNEP dans la revue STAPS) écrit pour sa part : " ... un des
moments les plus importants de l'histoire de l'EPS se situa lorsqu'il
y eut conjonction de deux mouvements : la FSGT et le SNEP, lorsque la
direction politique de celui-ci changea ".
Cette formulation approximative recouvre une vérité : elle
pointe la rencontre d'une majorité de professeurs d'EPS avec un
idéal de culture sportive humaniste et démocratique porté
par le monde du travail. (mais nombre d'entre eux ne connaissaient pas
la FSGT).
C'est donc sur un véritable projet culturel et social réunissant
(exigence d'une EPS rénovée pour tous et la perspective,
fut-ce avec des illusions et des insuffisances critiques, d'une culture
sportive transformée et démocratisée que va se fonder
la force et la cohérence d'action du nouveau syndicat.
Cette bascule est à la fois un aboutissement et un point de départ
:
En amont, il faut évoquer la grande effervescence pédagogique
des années 60 : expérience de Corbeil, stages Maurice Baquet,
Républiques des sports, stages sports-co de l'Amicale, rayonnement
des ENSEPS, démarrage de la formation continue, parution significative
des I0 de 67 ... C'est tout cela qui a créé une dynamique
majoritaire. Quelques noms connus symbolisent les divergences pédagogiques
entre les listes en présence : Mérand, Davisse, Deleplace,
Goirand pour la liste UA, Leboulch, Brohm, Personnes réunies sur
la liste du Manifeste ; Pineau pour la liste sortante UID.
Rupture syndicale :
C'est
aussi une rupture spécifiquement syndicale liée à
une crise du syndicalisme enseignant :
ce qui est rejeté, c'est ce qui est perçu comme des pratiques
bureaucratiques, des compromis de sommet avec l'administration, le refus
de l'action collective. Le SNES va changer de direction en 1967, le SNESUP
en l968.
II faut enfin évoquer la toile de fond politique : la guerre d'Algérie,
le gaullisme, qui accentuent l'engagement de jeunes étudiants d'EPS
communistes et autres dont beaucoup deviendront militants syndicaux. Puis,
la révolte sociale et étudiante de mai 68 renforcera l'exigence
de changement du système éducatif (a-t-on manqué
l'intégration à l'EN ?).
Dans cet élan unitaire les premiers Etats Généraux
de " L'EPS et du sport éducatif " ( !) se tiendront avec
le SNEP en décembre 1968, avant le changement syndical.
Au congrès de Nice, la motion pédagogique présentée
par UA permet de réfuter la notion globale de " courant sportif
" pourtant abondamment utilisée depuis : elle distingue de
façon abrupte deux lignes pour les APS et l'EPS: celle " des
Forces de la réaction, du pouvoir " celle " des forces
de progrès défendant la conception de l'EP et du sport éducatif
" (ni animation, ni technicisme, ni nihilisme). Une mise en garde
est même votée contre le risque " d'officialisation
" des Républiques des Sports comme moyen d'introduire des
animateurs.
Que change l'arrivée du nouveau
SNEP ?
Elle va bloquer un grand projet d'unification " de tous les éducateurs
pour les APS " conciliant tutelle du MJS, université et pouvoir
des fédérations sportives. Seules, la suppression des ENSEPS
(" foyers subversifs " selon le ministre Comiti ) et la création
d'un établissement national non universitaire incluses dans ce
projet ne pourront être empêchées. En janvier 1969
les dirigeants (UID) du SNEP, du SNEEPS (maîtres d'EPS), de l'Amicale
des Enseps avaient signé une " Charte " soutenant ce
projet.
Elle va bloquer, provisoirement, un projet de même inspiration visant
à " réorganiser l'enseignement sportif " par la
création de structures extra-scolaires : " les carrefours
sportifs ", projet qui séduisait certains syndicalistes.
Elle inaugure enfin le bras de fer contre les politiques ministérielles
qui veulent déscolariser l'EPS au profit d'une Animation sportive,
réduire le professorat, mettre en cause le sport scolaire.
Le 10 mars 1970, c'est la première grève spécifique
des professeurs d'EPS à l'appel du seul SNEP : elle connaît
un important retentissement national et popularise les revendications
de l'EPS.
Jacques ROUYER
|